Un plat qui plaît en salle peut très bien vous coûter de l’argent à chaque assiette envoyée. La fiche technique de cuisine sert précisément à le savoir : elle fige les quantités, la méthode et le coût de chaque préparation, pour que le résultat soit identique quel que soit le cuisinier aux fourneaux. Voici ce qu’elle doit contenir, comment la calculer sans se tromper et comment la faire vivre.
Fiche technique et recette : ce qui les sépare vraiment
Une recette raconte comment réaliser un plat. Une fiche technique, elle, en fait un produit reproductible et mesurable. Elle indique les grammages par portion, le nombre de couverts produits, les températures, le dressage, les allergènes et le coût de revient. La recette convient à la cuisine de la maison ; la fiche est l’outil de travail d’un restaurant, d’un traiteur, d’une cuisine collective ou d’un laboratoire de pâtisserie.
À quoi elle sert au quotidien
Trois bénéfices ressortent en pratique. D’abord la régularité : le commis qui remplace le chef de partie sert la même assiette. Ensuite la rentabilité : sans fiche, on ignore si un plat est vendu à perte. Enfin la transmission : quand une personne quitte l’équipe, son savoir-faire reste écrit. La fiche alimente aussi les commandes, l’inventaire, la formation des nouveaux et l’analyse de la carte (menu engineering, qui distingue les plats « stars » des « poids morts »).
Les différents types de fiches
On parle de fiche technique de fabrication ou de recette pour le plat lui-même, de fiche de production pour les quantités à préparer un jour donné, et de fiche technique de denrée pour décrire un produit acheté. Dans la plupart des cuisines, la première est la plus utile pour démarrer.
Les champs à ne pas oublier
Une fiche exploitable tient sur une page et regroupe sept blocs.

- Identité du plat : nom, catégorie, nombre de portions, auteur, date de mise à jour.
- Ingrédients : liste précise avec poids brut et poids net.
- Taux de perte : épluchage, parage, cuisson.
- Coûts : prix d’achat HT, coût matière par portion, coût de revient.
- Étapes : ordre des opérations, température et temps de cuisson, température à cœur.
- Dressage : disposition, vaisselle, grammage de la garniture.
- Allergènes : parmi les 14 allergènes majeurs.
Sous-recettes et fonds de base
Fonds, sauces mères, pâtes de base : ces préparations reviennent dans de nombreux plats. Plutôt que de les recopier, créez-en une fiche dédiée et référencez-la dans les autres. Un changement de prix ou d’ingrédient se répercute ainsi une seule fois, et les allergènes de la sauce se retrouvent bien dans le plat final. Les sauces négligées sont l’une des erreurs de coût les plus fréquentes.
Calculer le coût de revient sans se tromper
C’est ici que se joue la valeur de la fiche. Les formules de base sont simples : le coût matière par portion est égal au prix d’achat HT multiplié par la quantité nette, divisé par le nombre de portions. Le food cost se calcule en divisant le coût total des ingrédients par le prix de vente HT, multiplié par 100. La cible habituelle se situe entre 28 % et 35 %.
Passer du poids brut au poids net
L’erreur classique consiste à valoriser le poids brut acheté comme s’il finissait dans l’assiette. Or un poivron perd environ 10 % au parage, et la cuisson réduit encore le poids de bien des viandes. Il faut donc partir du poids net voulu par portion, remonter au poids brut à commander, puis chiffrer ce poids brut. Pour 50 couverts à 125 g de poulet par portion, cela représente 6,25 kg à commander avant même de compter la perte. Un taux de perte omis fausse tout le reste : le coût réel est toujours supérieur au coût affiché.
Un exemple chiffré
Prenons une entrecôte frites dont les ingrédients, pertes comprises, coûtent 8,42 € par portion, vendue 25 € HT. Le food cost atteint 8,42 ÷ 25 × 100, soit 33,68 % : dans la cible, mais près du plafond. Pour le chemin inverse, on applique un coefficient multiplicateur au coût matière : un coefficient de 3 transforme 8,42 € en un prix de vente HT d’environ 25 €. Attention à l’assaisonnement : comptez les condiments courants au forfait, mais les épices coûteuses, comme le safran, au gramme.
Allergènes, hygiène et mise à jour : garder la fiche fiable
Depuis le règlement INCO (2011), les restaurateurs doivent informer leurs clients sur les 14 allergènes majeurs. La fiche est le bon endroit pour les consigner : en les cochant à la création, vous répondez en quelques secondes à une question de client ou à un contrôle de la DDPP. Elle complète aussi le plan de maîtrise sanitaire et la démarche HACCP, avec ses températures à cœur et ses étapes critiques.
Un prix, c’est une photo à un instant donné
Pensez à une fiche comme à un filtre : tout ce qui entre (prix fournisseur, fournisseur lui-même, grammage) la traverse et ressort en coût et en marge. Si le filtre est encrassé par un prix de l’an dernier, tout ce qui en sort est faussé, même si la formule est juste. Mettez à jour les prix au minimum chaque mois et à chaque changement de fournisseur, en vous appuyant sur une mercuriale lissée sur 3 à 6 mois pour ne pas réagir à chaque variation ponctuelle. Révisez aussi les fiches lors d’un changement de carte.
Excel ou logiciel : choisir selon la taille de sa carte
Pour une carte courte et un seul établissement, un modèle Excel bien construit suffit largement : il accepte les formules de perte et de coût, et il se partage facilement. Ses limites apparaissent avec le nombre de fiches : la mise à jour des prix devient manuelle, les sous-recettes se cassent facilement, et les allergènes ne se propagent pas tout seuls.
Quand passer à un outil dédié
Un logiciel devient pertinent quand vous gérez des dizaines de plats, plusieurs sites ou des sous-recettes imbriquées. Vérifiez qu’il répercute automatiquement un changement de prix dans toutes les fiches concernées, qu’il agrège les allergènes depuis les sous-recettes et qu’il permet d’importer vos fichiers existants. Quel que soit le support, une fiche n’a de valeur que si elle est à jour et lue en cuisine : affichée, imprimée ou consultable sur tablette.